Us et coutumes chabaisiennes (1)
Posté : 11 oct. 2009, 17:40
Au temps où les messieurs allaient "chez la Berthe"
jeudi 24.09.2009, 14:00
Berthe tenait sa maison à deux pas du presbytère...
Il n'y a encore pas si longtemps, la ville comptait deux maisons de tolérance. Souvenirs.
«quand on a pris le bar en 1968, on fermait tard le samedi mais à 20 heures les gars de Vongy partaient : ils allaient "chez la Berthe", comme on disait, raconte Annie derrière son comptoir.
Elle avait commencé à l'angle de la rue des Granges et de la rue de l'Ort, je crois. A l'époque, c'était une adresse connue.
« Je me souviens, elle venait à chaque loto pour les écoles de Vongy et pour les handicapés des Cygnes à Amphion. Une fois, elle a tiré le 69 !... Et elle a gagné le jambon ! Mais le jambon, elle en donnait quatre fois le prix en lots : c'était une femme généreuse, très respectée.
» « Mais ceux qui y allaient ne le criaient pas sur les toits ! », glisse un client.
Des gens respectables
A présent, il y a prescription. Malgré l'aspect immoral ou grivois de la chose, la fréquentation du lupanar était alors dans les moeurs, malgré la fermeture des maisons closes ordonnée en 1946, et la Berthe fait aujourd'hui partie du patrimoine thononais.
C'est l'opinion de "Bébert" qui, à 80 ans passés, se souvient : « Ces femmes-là, on leur jetait la pierre, mais tout le monde savait qui était la Berthe. Comme souvent dans les maisons de tolérance, c'était une femme de coeur, très proche du Bon Dieu : elle donnait beaucoup de sa personne, elle était très dévouée et rendait visite aux malades.
« C'est un milieu que je connaissais bien. Comme je travaillais en pharmacie, j'accompagnais le docteur qui venait d'Annemasse pour la visite médicale des filles : elles étaient très suivies, sûrement mieux que maintenant. Alors on nous offrait le champagne. Et puis, aux filles, on ne pouvait rien leur refuser ; j'étais le plus grand fournisseur de capotes anglaises !
« Quand ils allaient chez la Berthe, les gens prenaient la traboule de la rue Saint-Sébastien pour ne pas être vus. Souvent, je m'y suis trouvé avec des gens très respectables. Certains que je voyais à la sortie de la messe le dimanche, par exemple. Une fois, un paravent est tombé et derrière j'ai vu une dizaine de messieurs très bien placés ! »
Anecdotes
A., lui, se souvient d'« un copain qui habitait 200 m avant et qui se faisait réveiller à 11 heures par des Suisses qui demandaient l'adresse de "la dame chez qui on s'amuse". Beaucoup de jeunes y allaient aussi parce que c'était sympa. Un soir, après un match, avec l'équipe on est allé y boire un coup, juste pour rigoler avec les filles : on pouvait aussi, et c'était moins cher qu'au Macumba. » A. cite aussi un bon client de la Berthe qui, le jour de ses noces, a tenu à s'arrêter chez elle avec des amis pour montrer la pièce montée dans sa camionnette : « Les filles sont arrivées sur le trottoir en tenue vaporeuse. Mais leurs femmes sont parties à leur recherche et les ont trouvés tous ensemble : ça a bien plombé le mariage ! » Il se rappelle également que la Berthe, qui passait par là, avait demandé au patron de la Régence de servir une tournée à des personnes attablées avec leurs familles, en disant tout haut ; « C'est des bons clients » !
La fin d'une époque
Le père d'E. y est allé, lui aussi. « C'était une femme très connue, se souvient sa fille. Bien sûr, ça faisait sourire, mais elle rendait service. Elle vivait avec Célestin : ils étaient sans doute mariés ; on dit qu'ils avaient une fille secrète ... » « Quand Célestin est mort, reprend Bébert, tous les ans à la Toussaint la Berthe allait mettre une bonne bouteille sur sa tombe. Mais des petits malins l'ont su, et ils attendaient la Toussaint pour aller la boire ! » M., lui, se souvient : « Elle a déménagé à cause des travaux de la Rénovation, et s'est installée avec ses filles à Corzent, à côté du Trianon, dans une villa qui s'appelait justement "Villa Berthe". Elle y est restée jusqu'au scandale des proxénètes lyonnais, en 1975 : cette histoire avait tellement fait de bruit en France que le maire est venu la voir en lui disant : "Berthe, il faut que tu fermes". »
L'autre adresse
« Mais il y avait aussi une autre maison, rue Saint-Sébastien, poursuit M. : chez Madame Pao . C'était un bar aux rideaux toujours tirés. Des équipes sportives y allaient. Chez la Berthe, c'était une autre clientèle, plus âgée. » Bébert précise : « C'était le Café du Soleil, face à la boucherie. On entrait sur le côté.
» Dernier souvenir, d'un témoin anonyme qui confie que, adolescent, il avait trouvé le moyen de savoir par quel train les filles des maisons, qui descendaient régulièrement de Paris, arrivaient à Thonon : « Alors j'allais à la gare pour essayer de les voir... »
Yvan Strelzyk
Le Messager
jeudi 24.09.2009, 14:00
Berthe tenait sa maison à deux pas du presbytère...
Il n'y a encore pas si longtemps, la ville comptait deux maisons de tolérance. Souvenirs.
«quand on a pris le bar en 1968, on fermait tard le samedi mais à 20 heures les gars de Vongy partaient : ils allaient "chez la Berthe", comme on disait, raconte Annie derrière son comptoir.
Elle avait commencé à l'angle de la rue des Granges et de la rue de l'Ort, je crois. A l'époque, c'était une adresse connue.
« Je me souviens, elle venait à chaque loto pour les écoles de Vongy et pour les handicapés des Cygnes à Amphion. Une fois, elle a tiré le 69 !... Et elle a gagné le jambon ! Mais le jambon, elle en donnait quatre fois le prix en lots : c'était une femme généreuse, très respectée.
» « Mais ceux qui y allaient ne le criaient pas sur les toits ! », glisse un client.
Des gens respectables
A présent, il y a prescription. Malgré l'aspect immoral ou grivois de la chose, la fréquentation du lupanar était alors dans les moeurs, malgré la fermeture des maisons closes ordonnée en 1946, et la Berthe fait aujourd'hui partie du patrimoine thononais.
C'est l'opinion de "Bébert" qui, à 80 ans passés, se souvient : « Ces femmes-là, on leur jetait la pierre, mais tout le monde savait qui était la Berthe. Comme souvent dans les maisons de tolérance, c'était une femme de coeur, très proche du Bon Dieu : elle donnait beaucoup de sa personne, elle était très dévouée et rendait visite aux malades.
« C'est un milieu que je connaissais bien. Comme je travaillais en pharmacie, j'accompagnais le docteur qui venait d'Annemasse pour la visite médicale des filles : elles étaient très suivies, sûrement mieux que maintenant. Alors on nous offrait le champagne. Et puis, aux filles, on ne pouvait rien leur refuser ; j'étais le plus grand fournisseur de capotes anglaises !
« Quand ils allaient chez la Berthe, les gens prenaient la traboule de la rue Saint-Sébastien pour ne pas être vus. Souvent, je m'y suis trouvé avec des gens très respectables. Certains que je voyais à la sortie de la messe le dimanche, par exemple. Une fois, un paravent est tombé et derrière j'ai vu une dizaine de messieurs très bien placés ! »
Anecdotes
A., lui, se souvient d'« un copain qui habitait 200 m avant et qui se faisait réveiller à 11 heures par des Suisses qui demandaient l'adresse de "la dame chez qui on s'amuse". Beaucoup de jeunes y allaient aussi parce que c'était sympa. Un soir, après un match, avec l'équipe on est allé y boire un coup, juste pour rigoler avec les filles : on pouvait aussi, et c'était moins cher qu'au Macumba. » A. cite aussi un bon client de la Berthe qui, le jour de ses noces, a tenu à s'arrêter chez elle avec des amis pour montrer la pièce montée dans sa camionnette : « Les filles sont arrivées sur le trottoir en tenue vaporeuse. Mais leurs femmes sont parties à leur recherche et les ont trouvés tous ensemble : ça a bien plombé le mariage ! » Il se rappelle également que la Berthe, qui passait par là, avait demandé au patron de la Régence de servir une tournée à des personnes attablées avec leurs familles, en disant tout haut ; « C'est des bons clients » !
La fin d'une époque
Le père d'E. y est allé, lui aussi. « C'était une femme très connue, se souvient sa fille. Bien sûr, ça faisait sourire, mais elle rendait service. Elle vivait avec Célestin : ils étaient sans doute mariés ; on dit qu'ils avaient une fille secrète ... » « Quand Célestin est mort, reprend Bébert, tous les ans à la Toussaint la Berthe allait mettre une bonne bouteille sur sa tombe. Mais des petits malins l'ont su, et ils attendaient la Toussaint pour aller la boire ! » M., lui, se souvient : « Elle a déménagé à cause des travaux de la Rénovation, et s'est installée avec ses filles à Corzent, à côté du Trianon, dans une villa qui s'appelait justement "Villa Berthe". Elle y est restée jusqu'au scandale des proxénètes lyonnais, en 1975 : cette histoire avait tellement fait de bruit en France que le maire est venu la voir en lui disant : "Berthe, il faut que tu fermes". »
L'autre adresse
« Mais il y avait aussi une autre maison, rue Saint-Sébastien, poursuit M. : chez Madame Pao . C'était un bar aux rideaux toujours tirés. Des équipes sportives y allaient. Chez la Berthe, c'était une autre clientèle, plus âgée. » Bébert précise : « C'était le Café du Soleil, face à la boucherie. On entrait sur le côté.
» Dernier souvenir, d'un témoin anonyme qui confie que, adolescent, il avait trouvé le moyen de savoir par quel train les filles des maisons, qui descendaient régulièrement de Paris, arrivaient à Thonon : « Alors j'allais à la gare pour essayer de les voir... »
Yvan Strelzyk
Le Messager