Au temps où les messieurs allaient "chez la Berthe"
jeudi 24.09.2009, 14:00
Berthe tenait sa maison à deux pas du presbytère...
Il n'y a encore pas si longtemps, la ville comptait deux maisons de tolérance. Souvenirs.
«quand on a pris le bar en 1968, on fermait tard le samedi mais à 20 heures les gars de Vongy partaient : ils allaient "chez la Berthe", comme on disait, raconte Annie derrière son comptoir.
Elle avait commencé à l'angle de la rue des Granges et de la rue de l'Ort, je crois. A l'époque, c'était une adresse connue.
« Je me souviens, elle venait à chaque loto pour les écoles de Vongy et pour les handicapés des Cygnes à Amphion. Une fois, elle a tiré le 69 !... Et elle a gagné le jambon ! Mais le jambon, elle en donnait quatre fois le prix en lots : c'était une femme généreuse, très respectée.
» « Mais ceux qui y allaient ne le criaient pas sur les toits ! », glisse un client.
Des gens respectables
A présent, il y a prescription. Malgré l'aspect immoral ou grivois de la chose, la fréquentation du lupanar était alors dans les moeurs, malgré la fermeture des maisons closes ordonnée en 1946, et la Berthe fait aujourd'hui partie du patrimoine thononais.
C'est l'opinion de "Bébert" qui, à 80 ans passés, se souvient : « Ces femmes-là, on leur jetait la pierre, mais tout le monde savait qui était la Berthe. Comme souvent dans les maisons de tolérance, c'était une femme de coeur, très proche du Bon Dieu : elle donnait beaucoup de sa personne, elle était très dévouée et rendait visite aux malades.
« C'est un milieu que je connaissais bien. Comme je travaillais en pharmacie, j'accompagnais le docteur qui venait d'Annemasse pour la visite médicale des filles : elles étaient très suivies, sûrement mieux que maintenant. Alors on nous offrait le champagne. Et puis, aux filles, on ne pouvait rien leur refuser ; j'étais le plus grand fournisseur de capotes anglaises !
« Quand ils allaient chez la Berthe, les gens prenaient la traboule de la rue Saint-Sébastien pour ne pas être vus. Souvent, je m'y suis trouvé avec des gens très respectables. Certains que je voyais à la sortie de la messe le dimanche, par exemple. Une fois, un paravent est tombé et derrière j'ai vu une dizaine de messieurs très bien placés ! »
Anecdotes
A., lui, se souvient d'« un copain qui habitait 200 m avant et qui se faisait réveiller à 11 heures par des Suisses qui demandaient l'adresse de "la dame chez qui on s'amuse". Beaucoup de jeunes y allaient aussi parce que c'était sympa. Un soir, après un match, avec l'équipe on est allé y boire un coup, juste pour rigoler avec les filles : on pouvait aussi, et c'était moins cher qu'au Macumba. » A. cite aussi un bon client de la Berthe qui, le jour de ses noces, a tenu à s'arrêter chez elle avec des amis pour montrer la pièce montée dans sa camionnette : « Les filles sont arrivées sur le trottoir en tenue vaporeuse. Mais leurs femmes sont parties à leur recherche et les ont trouvés tous ensemble : ça a bien plombé le mariage ! » Il se rappelle également que la Berthe, qui passait par là, avait demandé au patron de la Régence de servir une tournée à des personnes attablées avec leurs familles, en disant tout haut ; « C'est des bons clients » !
La fin d'une époque
Le père d'E. y est allé, lui aussi. « C'était une femme très connue, se souvient sa fille. Bien sûr, ça faisait sourire, mais elle rendait service. Elle vivait avec Célestin : ils étaient sans doute mariés ; on dit qu'ils avaient une fille secrète ... » « Quand Célestin est mort, reprend Bébert, tous les ans à la Toussaint la Berthe allait mettre une bonne bouteille sur sa tombe. Mais des petits malins l'ont su, et ils attendaient la Toussaint pour aller la boire ! » M., lui, se souvient : « Elle a déménagé à cause des travaux de la Rénovation, et s'est installée avec ses filles à Corzent, à côté du Trianon, dans une villa qui s'appelait justement "Villa Berthe". Elle y est restée jusqu'au scandale des proxénètes lyonnais, en 1975 : cette histoire avait tellement fait de bruit en France que le maire est venu la voir en lui disant : "Berthe, il faut que tu fermes". »
L'autre adresse
« Mais il y avait aussi une autre maison, rue Saint-Sébastien, poursuit M. : chez Madame Pao . C'était un bar aux rideaux toujours tirés. Des équipes sportives y allaient. Chez la Berthe, c'était une autre clientèle, plus âgée. » Bébert précise : « C'était le Café du Soleil, face à la boucherie. On entrait sur le côté.
» Dernier souvenir, d'un témoin anonyme qui confie que, adolescent, il avait trouvé le moyen de savoir par quel train les filles des maisons, qui descendaient régulièrement de Paris, arrivaient à Thonon : « Alors j'allais à la gare pour essayer de les voir... »
Yvan Strelzyk
Le Messager
Us et coutumes chabaisiennes (1)
- Bernard-Thonon
- Marmottes
- Messages : 7768
- Enregistré le : 12 sept. 2009, 16:29
- Localisation : 74200 Thonon les bains
- Contact :
Us et coutumes chabaisiennes (1)
Bernard Bocchetta / Thonon
- Bernard-Thonon
- Marmottes
- Messages : 7768
- Enregistré le : 12 sept. 2009, 16:29
- Localisation : 74200 Thonon les bains
- Contact :
Re: Us et coutumes chabaisiennes (2)
Retour "chez la Berthe" : on ne vous a pas tout dit !
jeudi 01.10.2009, 14:00
Le tribunal se trouvait dans les locaux de la mairie.
Trois nouvelles anecdotes, dont l'une implique un futur président du Conseil de la IVe République !
Le sujet semble inépuisable.
Après notre article sur la maison de tolérance de "la Berthe" (lire notre dernière édition), de nouveaux témoignages sont venus grossir cette évocation d'un Thonon aujourd'hui disparu.
Le maire, le magistrat et la cocotte
L'histoire se situe au début de l'année 1946. Le juge d'instruction du palais de justice de Thonon, qui avait alors ses locaux dans le bâtiment de la mairie, s'appelait Pierre Pflimlin, futur ministre et futur (dernier) président du Conseil de la IVe République : « C'était un parangon des démocrates chrétiens, raconte un Thononais anonyme mais très bien informé sur cette anecdote, très calotin, père la morale, etc. » En ce temps-là, dans nombre de petites communes rurales, les secrétaires de mairie n'existaient pas ; quand il avait un courrier à envoyer, le maire descendait en sous-préfecture à Thonon, muni du tampon de la mairie : il dictait alors son courrier et le tamponnait. « En général, les maires descendaient le jeudi, parce que c'était le jour du marché... » Mais un vendredi matin, le maire d'une de ces petites communes se présente au commissariat de Thonon et porte plainte contre la Berthe pour "entôlage" (vol commis par une prostituée aux dépens de son client) : « Je suis descendu hier au marché, raconte le maire, puis je suis allé boire un verre chez la Berthe, après quoi je me suis rendu compte qu'il manquait de l'argent dans mon portefeuille. » Les choses vont alors très vite : les policiers interpellent immédiatement la Berthe, qui nie le vol. On saisit dans la foulée le parquet, qui saisit à son tour le juge d'instruction, Pierre Pflimlin. Celui-ci convoque aussitôt le maire, qui lui redonne sa version des faits, puis Berthe qui explique enfin : « L'argent disparu, c'est le prix de mes charmes. »
La preuve irréfutable
Pflimlin organise alors une confrontation dans son bureau et annonce au maire la version de la Berthe. L'élu s'offusque : « Comment pouvez-vous croire que je me sois fourvoyé avec cette gourgandine ? » « Parce qu'on n'a rien fait cette nuit, peut-être ? », interroge Berthe. Mais le maire nie avoir consommé autre chose que des boissons. Pflimlin explique donc à la Berthe qu'un maire est officier de police judiciaire et que donc sa parole l'emportera contre la sienne.
« Très bien, rétorque Berthe, je vais vous prouver que je dis la vérité ! » Elle se lève alors, se retourne, remonte ses jupes... et baisse sa culotte : sur chaque fesse elle porte le tampon de la mairie !
Pierre Pflimlin la renvoie en la menaçant de poursuites pour outrage à magistrat, mais bien sûr toute l'affaire en restera là.
Ame généreuse
Une autre anecdote, racontée par un témoin de la scène : « Pendant très longtemps, chaque année vers le 19, 21 décembre, la Berthe arrivait dans le bureau du maire et lui donnait de l'argent en lui disant : "Une brique, pour tes oeuvres sociales !" Et elle comptait 10 000 francs en liquide sur son bureau - et 10 000 francs vers 1968, 1970, ce n'était pas 1 500 euros de maintenant ! C'était "pour acheter du charbon pour les petits vieux, et des jouets pour les familles nécessiteuses".
« Aussitôt le maire appelait son comptable pour qu'il établisse un reçu : il ne fallait pas qu'on puisse dire que le maire recevait de l'argent du proxénétisme ! Après quoi lui et la Berthe buvaient le champagne. »
Lieu de rencontres
Dernière anecdote : un soir de bringue, un jeune homme « chaud comme la braise » entraîne un ami chez la Berthe vers 2 heures du matin. « Il choisit une fille, raconte l'ami, et monte l'escalier avec elle. Et qui croise-t-il dans l'escalier ? Son père ! Si vous aviez vu leur tête ! »
Yvan Strelzyk
jeudi 01.10.2009, 14:00
Le tribunal se trouvait dans les locaux de la mairie.
Trois nouvelles anecdotes, dont l'une implique un futur président du Conseil de la IVe République !
Le sujet semble inépuisable.
Après notre article sur la maison de tolérance de "la Berthe" (lire notre dernière édition), de nouveaux témoignages sont venus grossir cette évocation d'un Thonon aujourd'hui disparu.
Le maire, le magistrat et la cocotte
L'histoire se situe au début de l'année 1946. Le juge d'instruction du palais de justice de Thonon, qui avait alors ses locaux dans le bâtiment de la mairie, s'appelait Pierre Pflimlin, futur ministre et futur (dernier) président du Conseil de la IVe République : « C'était un parangon des démocrates chrétiens, raconte un Thononais anonyme mais très bien informé sur cette anecdote, très calotin, père la morale, etc. » En ce temps-là, dans nombre de petites communes rurales, les secrétaires de mairie n'existaient pas ; quand il avait un courrier à envoyer, le maire descendait en sous-préfecture à Thonon, muni du tampon de la mairie : il dictait alors son courrier et le tamponnait. « En général, les maires descendaient le jeudi, parce que c'était le jour du marché... » Mais un vendredi matin, le maire d'une de ces petites communes se présente au commissariat de Thonon et porte plainte contre la Berthe pour "entôlage" (vol commis par une prostituée aux dépens de son client) : « Je suis descendu hier au marché, raconte le maire, puis je suis allé boire un verre chez la Berthe, après quoi je me suis rendu compte qu'il manquait de l'argent dans mon portefeuille. » Les choses vont alors très vite : les policiers interpellent immédiatement la Berthe, qui nie le vol. On saisit dans la foulée le parquet, qui saisit à son tour le juge d'instruction, Pierre Pflimlin. Celui-ci convoque aussitôt le maire, qui lui redonne sa version des faits, puis Berthe qui explique enfin : « L'argent disparu, c'est le prix de mes charmes. »
La preuve irréfutable
Pflimlin organise alors une confrontation dans son bureau et annonce au maire la version de la Berthe. L'élu s'offusque : « Comment pouvez-vous croire que je me sois fourvoyé avec cette gourgandine ? » « Parce qu'on n'a rien fait cette nuit, peut-être ? », interroge Berthe. Mais le maire nie avoir consommé autre chose que des boissons. Pflimlin explique donc à la Berthe qu'un maire est officier de police judiciaire et que donc sa parole l'emportera contre la sienne.
« Très bien, rétorque Berthe, je vais vous prouver que je dis la vérité ! » Elle se lève alors, se retourne, remonte ses jupes... et baisse sa culotte : sur chaque fesse elle porte le tampon de la mairie !
Pierre Pflimlin la renvoie en la menaçant de poursuites pour outrage à magistrat, mais bien sûr toute l'affaire en restera là.
Ame généreuse
Une autre anecdote, racontée par un témoin de la scène : « Pendant très longtemps, chaque année vers le 19, 21 décembre, la Berthe arrivait dans le bureau du maire et lui donnait de l'argent en lui disant : "Une brique, pour tes oeuvres sociales !" Et elle comptait 10 000 francs en liquide sur son bureau - et 10 000 francs vers 1968, 1970, ce n'était pas 1 500 euros de maintenant ! C'était "pour acheter du charbon pour les petits vieux, et des jouets pour les familles nécessiteuses".
« Aussitôt le maire appelait son comptable pour qu'il établisse un reçu : il ne fallait pas qu'on puisse dire que le maire recevait de l'argent du proxénétisme ! Après quoi lui et la Berthe buvaient le champagne. »
Lieu de rencontres
Dernière anecdote : un soir de bringue, un jeune homme « chaud comme la braise » entraîne un ami chez la Berthe vers 2 heures du matin. « Il choisit une fille, raconte l'ami, et monte l'escalier avec elle. Et qui croise-t-il dans l'escalier ? Son père ! Si vous aviez vu leur tête ! »
Yvan Strelzyk
Bernard Bocchetta / Thonon
- ASSOUS
- Administrateur
- Messages : 5738
- Enregistré le : 08 août 2009, 21:16
- Localisation : CRAN-GEVRIER, 74960 ANNECY
Re: Us et coutumes chabaisiennes (1)
Bonsoir Bernard,
super tes anecdotes, ça mériterait une nouvelle journalière sur le Forum si tu pouvais en trouver une par jour.
Amitiés et bone suite
Luc
super tes anecdotes, ça mériterait une nouvelle journalière sur le Forum si tu pouvais en trouver une par jour.
Amitiés et bone suite
Luc
Luc
AG/Forum des Marmottes 19 et 20 octobre 2024
Merci de bien le noter sur votre agenda ou sur votre sous-main
Un plaisir de retrouver toutes les marmottes
AG/Forum des Marmottes 19 et 20 octobre 2024
Merci de bien le noter sur votre agenda ou sur votre sous-main

Un plaisir de retrouver toutes les marmottes